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>>Origines et manifestations du sous développement en Haïti. Un état des lieux avant la catastrophe du 12 janvier 2010.

16 mars 2011
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« Si le monde est une vallée de larmes, Haïti est le point le plus arrosé de la vallée » dit un proverbe populaire. Il est vrai que le pays où un simple orage suffit à faire des centaines de morts comme en 2004 rappelle Christophe Wargny, n’était déjà pas épargné par les catastrophes et la misère avant 2010. Cette image nous fait oublier qu’Haïti, qualifiée parfois de pays le plus pauvre ou le moins développé de la planète, était, sous l’ancien régime, la perle du Royaume de France.

Comment expliquer une telle évolution ? Quelles sont les causes du sous-développement d’Haïti ?

Développement : amélioration du niveau et de la qualité de vie de tous, associé à un accroissement de la richesse. Il s’agit donc d’un développement économique et social.

Mal-développement : processus de croissance qui ne profite pas à tous et qui renforce les disparités socio-spatiales.

I Le sous-développement haïtien et sa mesure.

Haïti est-il effectivement le pays « le moins développé au monde » ou le « plus pauvre de l’hémisphère nord » ?

a) Le PIB, un indicateur trompeur....

Les dernières indications concernant le PIB d’Haïti remontent à 2009 (Source Banque Mondiale). A cette date, le produit intérieur brut (PIB) à dollar courant du pays s’élevait à 6,5 milliards de $. Mais cet indicateur n’est pas satisfaisant. Il désigne la somme des valeurs ajoutées réalisées par les producteurs résidents dans le pays . On ajoute à cette somme les taxes sur les produits (équivalents de la TVA, etc.). Il mesure donc avant tout la richesse. Il peut, paradoxalement, augmenter en cas de catastrophe naturelle car il prend en compte de l’activité liée à la reconstruction. Ainsi en 2008 où Haïti a connu quatre ouragans, la variation annuelle du PIB est restée positive (+0.8%). On peut imaginer qu’après le tremblement de terre de 2010, elle évoluera de la même façon (chiffres non encore publiés). Autre carence du PIB à dollars courant, il ne tient pas compte des prix pratiqués et du pouvoir d’achat de la locale (gourde). On calcule donc également, le PIB à parité de pouvoir d’achat (PIB PPA). Il était en 2009 pour Haïti de 11.5 milliards de $.

Valeur ajoutée : la valeur ajoutée est la valeur créée par l’entreprise en transformant les matières premières ou produits semi-finis. Elle se calcule en faisant la différence entre la valeur du produit réalisé et la valeur des consommations intermédiaires (matières premières, produits semi-finis, services). PIB Produit intérieur brut : valeur de la production créée par un pays à l’intérieur de son territoire. Il est calculé en faisant la somme des valeurs ajoutées des différentes branches d’activité auxquelles on ajoute la taxe à la valeur ajoutée.

b) .....auquel on préfère le calcul de l’IDH.

Si le PIB se révèle insuffisant, il faut utiliser d’autres indicateurs. Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) a donc mis au point un indicateur de développement humain (IDH). Il est calculé sur la base du niveau de santé (espérance de vie à la naissance), du niveau d’instruction (taux d’alphabétisation et nombre moyen d’années d’études) et du revenu, représenté par le PIB par habitant. L’indice obtenu est compris entre 0 et 1. Plus l’indice est proche de 1, plus le développement est avancé. En 2007 (dernières données disponibles), l’IDH d’Haïti était de 0.546. Ce chiffre plaçait Haïti parmi les pays à IDH moyens. Il était donc loin d’être le pays le plus pauvre et le moins développé de la planète, voire de l’hémisphère nord avant le séisme. Dans le monde l’IDH, le plus faible était celui du Niger (0.340).

c) Les manifestations du sous-développement haïtien.

Le sous-développement se manifeste par une pauvreté de masse. En Haïti en 2001 (dernières données disponibles), le pourcentage de la population vivant avec moins de 1.25 $ (PPA) par jour était de 54.9%. En 2010, les haïtiens aidés par le programme alimentaire mondial (PAM) étaient au nombre de 2 millions. Leurs conditions de vie sont aggravées par le faible niveau d’équipement du pays. La proportion de la population ayant un accès à des sources d’eau améliorée (eau courante, puits, source) était de seulement 63%, en 2008. Le nombre de lits d’hôpitaux pour mille habitants s’élevait à 1.3 en 2007 (7.2 en France en 2006). Avant même le 12 janvier, les populations étaient vulnérables face aux maladies. Le séisme ne contribua pas à arranger les choses ce qui explique le développement de l’épidémie de choléra en 2010-2011.

Sur le plan démographique, avec un taux de natalité de 27.6 pour mille (France 12.8) et un taux de mortalité de 9.1 pour mille ( France 8.5), Haïti était, avant la catastrophe en train d’achever sa transition démographique sans connaître pour autant le régime démographique des pays les plus développés caractérisé par une mortalité et une natalité faibles. A titre d’exemple, le taux de mortalité infantile est resté particulièrement élevé (63.7 pour mille en2009) contre 3.2 pour la France. Le sous-développement se traduit également par de fortes disparités socio-spatiales. Autour de Port-au-Prince et des autres villes se sont développés des quartiers d’habitat précaire, des bidonvilles comme cité-soleil où vivaient environ 500 000 personnes avant la catastrophe du 12 janvier 2010. Le taux de chômage étonnamment faible (7.19 en 1999) s’explique par un phénomène de sous déclaration et par l’importance du secteur informel qui échappe à la comptabilité nationale.

Transition démographique : passage d’un ancien régime démographique caractérisé par une natalité, une mortalité élevées et un accroissement naturel relativement faible à un nouveau régime démographique caractérisé par une natalité et une mortalité faible (comme aujourd’hui en dans les pays industrialisés) et un accroissement naturel faible. Entre temps, la baisse précoce de la mortalité et le maintien d’une natalité élevée sont à l’origine d’un accroissement naturel élevé.

Lien :

Taux de natalité : nombre de naissances rapporté à la population totale exprimé en pour mille.

Taux de mortalité : nombre de décès rapporté à la population totale exprimé en pour mille. Indice synthétique de fécondité (ISF) : nombre moyen d’enfant par femme en âge de procréer.

Accroissement naturel : différence entre le nombre de naissances et le nombre de décès.

Taux de mortalité infantile : nombre d’enfants qui décèdent avant d’atteindre l’âge de un an pour 1 000 naissances vivantes au cours d‘une année donnée.

Secteur informel : ensemble des activités qui ne fonctionnent pas selon les normes de l’économie développée mais en parallèle et au moindre coût. Elles échappent le plus souvent à la comptabilité nationale et donc à l’impôt.

II Les origines multiples du sous-développement haïtien.

a) Les facteurs naturels ne suffisent pas à expliquer un sous développement lié ......

Est-ce parce qu’Haïti subit régulièrement des tremblements de terres, des cyclones ou des tempêtes tropicales que le pays est sous développé ? Située sur l’arc antillais dans la zone intertropicale, l’île de Saint Domingue est exposée à des catastrophes naturelles (leçon suivante), mais il ne faut pas faire de déterminisme. Les facteurs naturels n’expliquent pas la pauvreté de cette partie du monde. D’abord, les mêmes éléments naturels peuvent générer des contraintes tout en offrant des avantages, comme le souligne, Philippe Pelletier au sujet d’un pays exposé aux mêmes périls, le Japon. Dès le 17ème siècle, des voyageurs soulignaient qu’à Haïti le climat et la qualité des sols permettaient des récoltes suffisantes et un profit assez immédiat pour ne pas se soucier pas laisser reposer la terre ou de l’améliorer. Ainsi vers 1753, la prospérité de la partie française de l’île d’Hispaniola dépassait celle de toutes les autres colonies françaises. De ce point de vue donc, la pauvreté et le sous-développement ne sont pas des fatalités. La carte des IDH montre d’ailleurs que dans l’archipel Caraïbe, d’autres îles soumises aux mêmes conditions ne connaissent pas la même misère. Le cas le plus probant est celui de la République Dominicaine. Saint-Domingue partage avec Haïti, l’île d’Hispaniola et les conditions naturelles associés. Pourtant, l’IDH de la République Dominicaine est nettement plus élevé que celui de sa voisine (0.777).

Sylvie Brunel, géographe spécialiste de l’Afrique, distingue parmi les origines du sous-développement du continent, les causes liées à la colonisation, les causes liées à la mondialisation et les causes imputables aux gouvernements africains. Au sujet d’Haïti, F. Douyon sépare les facteurs intrinsèques (vaudou, mythe égalitariste, préjugés de couleur, corruption), des facteurs extrinsèques (relations internationales, endettement, etc). Nous pourrions tenter d’adapter ces grilles de lecture en étudiant , tour à tour, le poids de la période coloniale sur le sous-développement d’Haïti, les difficultés rencontrées ou créées par les gouvernements d’indépendance, les freins au développement présents dans la société haïtienne et enfin l’incapacité des partenaires internationaux à fournir au pays une aide probante.

b) ....en réalité, au poids de la période coloniale sur le sous-développement d’Haïti,....

Rappel : nous avons vu dans le chapitre précédant que le du pacte colonial imposait aux colons de consommer des produits manufacturés importés de la métropole. Leurs productions (café, sucre, cacao, indigo, etc.) étaient destinées à enrichir le royaume de France. Elles ne pouvaient en aucun cas le concurrencer. Pour cette raison, seules les briqueteries, les tanneries et les fours à chaux étaient tolérés comme activités manufacturières dans la colonie. Une proto-industrie comparable à celle qui amorça l’industrialisation en Europe ne pouvait donc pas se développer dans le pays. Haïti devait se contenter d’une économie de traite.

Par ailleurs, dans le contexte de l’économie coloniale, l’exploitation agricole devint si intensive que dès la fin du 18ème siècle, l’utilisation d’engrais fut nécessaire pour améliorer des sols très appauvris. Cette surexploitation de la ressource est une constance de l’économie du pays. A l’indépendance, les esclaves libérés occupèrent et défrichèrent les pentes des collines. Le mouvement s’amplifia par la suite pour satisfaire les besoins de terre agricoles et de bois de cuisine. Aujourd’hui, le territoire d’Haïti est déboisé à 98% ce qui favorise l’érosion des sols et les glissements de terrains.

c) .....aux difficultés rencontrées ou créées par les gouvernements d’indépendance

D’abord les gouvernements qui se succédèrent au 19ème siècle et au début du 20ème siècle ne furent pas foncièrement aidés par leurs interlocuteurs internationaux. Prenons pour commencer le cas de la France. En 1825, sous Charles X, la France estimant ses colons lésés par cet affranchissement, contraignit la jeune république à signer une dette d’indépendance s’élevant à 90 millions de francs-or (soit 17 milliards d’Euros aujourd’hui). Au moment de son émancipation, cette dette, a contribué à fragiliser un Etat dont le potentiel de développement et de richesse était pourtant important en 1804. Le pays a-t-il trouvé dans son voisinage des interlocuteurs plus fraternels ? Progressivement, Haïti a développé ses relations commerciales avec les Etats-Unis. En 1822, le pays se classait déjà au 7ème rang des clients des Etats-Unis devant le Brésil, l’Italie ou le Portugal. En 1839, il exportait plus vers les EU plus que toutes les nations européennes. De1915 à1934, les Etats-Unis occupèrent le territoire d’Haïti. Quelques progrès furent réalisés dans le domaine de la santé et des communications. Des entreprises américaines prospèrent en exploitant les ressources de l’île. Mais toutes ne payèrent pas le montant de leurs concessions comme celle qui exploitait le guano dans une des iles du pays. La vie politique Haïtienne fut ensuite caractérisée par l’instabilité et la corruption. Entre 1807 et 1915 seulement 8 présidents ont complété leurs mandats. 17 furent renversés par des révolutions. La démocratie ne parvint donc pas à s’installer au19ème puis au 20ème siècle. En témoignent les dictatures des Duvalier (1957-1986). Jean-Claude Duvalier (bébé doc) s’enfuit en 1986, après 15 ans de dictature en emportant avec lui près de 900 millions de dollars provenant de détournement de l’argent public et de l’aide au développement. L’élection, destitution, restauration puis éviction de l’ancien prêtre Jean-Bertrand Aristide dans les années 90 ne contribua pas à stabiliser le pays.

d) ... aux freins au développement présents dans la société haïtienne ...

L’émigration est cause et conséquence du sous développement haïtien. La migration nette en Haïti était de - 140370 en 2005. Ces bras et ces cerveaux font défaut à l’économie du pays, mais la diaspora haïtienne installée aux Antilles, en Amérique du Nord et en Europe renvoie au pays l’équivalent de près de trois fois le budget de l’Etat. Longtemps réprimée par les dictatures, aujourd’hui attirée par des pays comme le Canada qui pratiquent l’immigration choisie, l’élite intellectuelle manque au pays. Dans le même temps, la scolarisation reste insuffisante. L’Etat consacre 8 % de son budget à l’éducation mais il ne scolarise que 1 enfant sur 6. L’enseignement privé, le plus souvent religieux, prend lui en charge 3 enfants sur 6. Il reste donc un tiers d’enfants non scolarisés.

Par ailleurs, F. DOYON avance dans son ouvrage qu’un certain nombre de préjugés et de pesanteurs culturelles ont gêné et gênent encore le développement du territoire. Pour lui, le poids du vaudou entrave le développement du pays en rendant suspecte la réussite sociale. Il note également que, paradoxalement, dans la première république noire, les préjugés de couleurs restent marqués dans une société où la peau foncée reste socialement dévalorisée. Enfin, la société haïtienne est confrontée à des violences et à une insécurité qui ne favorisent pas les investissements étrangers. Migration nette : nombre total net des migrants au cours de cette période, c’est-à-dire, le nombre d’immigrants total moins le nombre d’émigrants annuel.

e) ....et aux insuffisances voir aux erreurs de l’aide internationale au développement. Sous forme de prêts, l’aide au développement s’est transformée en piège pour le pays. On exige encore d’Haïti 1milliard de dollars. Le remboursement de cette dette représente 16% du budget de l’Etat et l’annulation n’est pas encore obtenue. Certaines solutions proposées pour satisfaire les besoins alimentaires de l’île se sont révélées destructrices pour le tissu économique local. Ainsi, il y a 20 ans le pays pouvait produire le riz nécessaire à sa consommation. Le Fonds Monétaire international (FMI) par l’intermédiaire d’un plan d’ajustement structurel, a demandé l’ouverture du marché haïtien aux importations. Les agriculteurs locaux se sont donc retrouvés concurrencés par le riz subventionné américain. En 2010, Haïti importait 55% de sa consommation alimentaire, alors que le pays produisait 90% de sa consommation alimentaire quarante ans auparavant. Enfin dans un article du Monde Diplomatique datant du 12 janvier 2011, Benjamin Fernandez notait que l’épidémie de Choléra qui touchait l’île, n’était que le reflet de l’échec qui caractérise l’intervention de l’ONU dans le pays de puis 2004.

Conclusion : Premier constat : si Haïti n’est pas l’Etat le moins développé de la planète, il n’en est pas pour autant épargné par les malheurs : misère, catastrophes naturelles, dictatures, troubles politiques violences. Ceci lui vaut cette triste réputation de pays maudit. On ne saurait se contenter d’évoquer les contraintes naturelles pour expliquer le sous-développement haïtien. La situation d’Haïti est avant tout le résultat d’une combinaison de facteurs imputables à la colonisation, aux errements politiques de la période post coloniale, aux blocages de la société haïtienne et aux maladresses et insuffisances de l’aide internationale au développement. Voilà décrit l’état d’Haïti au moment où survint le tremblement de terre.

Auteur : Manuel Nérée

Bibliographie :

DOUYON F., De l’indépendance à la dépendance, L’Harmattan, 2004. CASSEN B., Haïti dans la spirale du désespoir, Le Monde Diplomatique, octobre 199. WARGNY C., Haïti, la tectonique de la misère, Le Monde Diplomatique, février 2010. FRÉGUIN S., DEVIENNE S., Libéralisation économique et marginalisation de la paysannerie en Haïti : le cas de l’Arcahaie, Revue tiers monde, n°187, juillet-septembre 2006


 

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