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>>De Saint-Domingue à Haïti : révoltes et révolution (1789-1804)

28 février 2011
Auteur(e) : 

"Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables [...] le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet : [...] nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions ; qui peut nous répondre de ce que vous deviendrez alors ? [...]Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l’Europe aient encore longtemps à exister. »

Rousseau (Émile ou de l’Éducation, 1762)

Une révolte est un mouvement de contestation de grande ampleur. C’est un acte d’opposition contre l’autorité établie, c’est le refus d’une situation jugée intolérable. Les révoltes ne touchent souvent qu’un groupe social. Une révolte a souvent tendance à avoir des revendications limitées. Une révolution est une mutation, brusque totale et irréversible du système politique à la suite d’une action radicale. Elle concerne le plus souvent un pays tout entier. Elle s’accompagne aussi souvent de changements importants dans les structures religieuses, économiques, sociales et culturelles.

Comment, dans le contexte de la révolution française, la « perle des Antilles » qui a fait la fortune du royaume de France est-elle devenue la première république noire ? A-t-on assisté à Saint-Domingue à une Révolution ?

I (vers 1789) Des groupes aux intérêts particuliers à l’origine...

a) Une société complexe

Vers 1789, la partie française de Saint-Domingue compte 600000 habitants. 35400 d’entre eux sont blancs. Ils représentent 6 % de la population. Les esclaves, eux, sont 510000 soit 89,5 % de la population.

Tous les blancs ne sont pas de riches planteurs. Comme le rappelle Robert Calvet. Il y a des blancs pauvres (appelés petits blancs), des commerçants, des hommes de loi, des marins, des agents de l’Etat, des militaires. Ceux qui sont nés à Saint-Domingue comme le comte Louis Pantaléon de Noé sont appelés créoles.

Tous les noirs ne sont pas des esclaves. Certains, comme Toussaint-Louverture sont affranchis, d’autres naissent libres. Parmi les esclaves, on distingue à Saint-Domingue, ceux qui sont nés en Afrique avant déportation dans le cadre de la traite négrière, les bossales, de ceux qui sont nés sur l’île également appelés créoles. Dans les habitations, tous les esclaves n’ont pas le même statut. Certains, comme le père de Toussaint-Louverture, peuvent circuler librement. Ils jouissent de la « liberté de savane ».

La société de Saint-Domingue n’est pas simplement bicolore. Il y a également des sangs-mêlés (mulâtres, métis, quarterons et mamelouques selon le nuancier raciste rapporté par Moreau de Saint-Rémy). Les sangs-mêlés et les noirs qui ne sont pas réduits en esclavage constituent un groupe non-négligeable (26000 personnes, 4,6 % de la population.) de libres de couleurs.

La société de Saint-Domingue est donc parcourue par des lignes de clivages qui ne se superposent pas automatiquement. Elles distinguent cependant le blanc du non blanc car c’est une société raciste, le libre de l’esclave car c’est une société esclavagiste, le créole de celui qui ne l’est pas car c’est une société coloniale.

b) Des intérêts différents si ce n’est divergents

Les colonies sont soumises au régime de l’exclusif ou pacte colonial. Dans les échanges, la métropole fixe le prix des denrées et interdit, en principe, de commercer avec une autre nation. Les agents de l’Etat veillent à son respect, les colons blancs souvent endettés par les négociants ? cherchent à s’en dispenser pour commercer avec les anglais, les espagnols et les américains.

Parmi les libres de couleurs figurent des propriétaires qui, comme les colons blancs, possèdent des plantations et des esclaves. Ils détiennent d’ailleurs un tiers des terres et un quart des esclaves. Ils partagent certaines préoccupations économiques des colons blancs mais pas les droits. Ainsi, des ordonnances royales leur interdisent la fonction publique, la chirurgie, les métiers de la jurisprudence, l’orfèvrerie. Ils ne peuvent porter certains vêtements. La société de Saint-Domingue est donc une société ségréguée.

Le sort le moins enviable est celui des esclaves. En 1685, le code noir préparé par Colbert à la demande de Louis XIV donne un statut juridique aux esclaves. Il en fait des biens meubles. Il oblige les maîtres à les déclarer et à les éduquer chrétiennement. Il les autorise cependant à les châtier (les mutilations et exécutions doivent cependant être motivées). C’est la raison pour laquelle des esclaves s’évadent. On les appelle marrons. En 1792, ils étaient entre 1000 et 2000. Il leur arrive également de se soulever. Ainsi, François Macandal fut-il vers 1750 à l’origine de différents soulèvements d’esclaves et d’empoisonnement de colons blancs.

Les différentes composantes de société coloniale sont donc loin d’avoir les mêmes aspirations. Les esclaves veulent la liberté, les libres de couleur veulent l’égalité, les planteurs blancs veulent s’affranchir des contraintes de l’exclusif.

II de révoltes (1789-1794) ....

a) La révolte blanche.

Au départ, les colons blancs ne sont pas convoqués aux Etats Généraux réunis par Louis XVI en mai 1789. Finalement 6 députés de Saint-Domingue sont admis. Ils font valoir leurs demandes de libéralisation du commerce auprès de l’Assemblée constituante puis de l’Assemblée législative. Le Club Massiac relaie d’ailleurs leurs revendications. Les libres de couleurs, comme Vincent Ogé, et Julien Raymond, souhaiteraient être concernés par l’égalité des droits affirmée par la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789. La Société des Amis des Noirs fondée en février 1788, appuie leurs demandes et réclame l’abolition de l’esclavage soit la fin du système sur lequel repose la prospérité des planteurs. L’Assemblé tarde à se prononcer sur ces demandes contradictoires. En mars 1789, certains colons blancs font donc le choix de l’autonomisme puis du séparatisme. Ils refusent l’abolition de l’esclavage et l’égalité des droits pour les libres de couleur. En novembre 1790, Vincent Ogé et Chavannes mènent donc l’insurrection des libres de couleur. Ils sont exécutés par les colons en février 1791. Le salut des libres de couleur ne passe donc pas par une alliance avec les colons.

b) Les révoltes des noirs et des mulâtres.

En 1791, éclatent plusieurs révoltes dans les différentes parties de Saint- Domingue. Le 21 août se forme une armée mulâtre en lutte contre les colons blancs. Toussaint-Louverture rejoint, lui qui est pourtant libre de couleur, la révolte d’esclaves qui éclate le 22-23 août dans le nord. Certains historiens (Pluchon, De Cauna) pensent que des colons blancs fidèles à la France suscitent ces révoltes pour que les colons blancs séparatistes s’en remettent à la métropole. A Paris, l’Assemblée législative tarde à accorder l’égalité des droits aux libres de couleurs (avril 1792). A Saint-Domingue l’Assemblée coloniale composée exclusivement de blancs affirme le maintien de l’esclavage. Tandis que le roi Louis XVI est guillotiné en janvier 1793, Toussaint-Louverture place ses troupes au service des Espagnols qui convoitent l’île.

Finalement, Sonthonax et Porverel, commissaires civils envoyés sur l’île par l’Assemblée législative pour redresser la situation proclament en aout-septembre 1793 la fin l’esclavage. Dans ces conditions Toussaint-Louverture rallie la France et la République avant même que la nouvelle de l’abolition officielle de l’esclavage par la Convention le 4 février 1794, n’arrive sur l’île 8 juin 1794.

III puis d’une révolution (1795-1804)...

a) L’établissement d’un pouvoir noir, la prise de pouvoir par Toussaint-Louverture.

La République par l’intermédiaire de ses représentants le gouverneur Laveaux , puis Sonthonax s’appuie sur Toussaint-Louverture pour chasser les espagnols et les anglais. L’ascension de ce dernier est d’ailleurs fulgurante. D’abord, colonel, il devient général de brigade, puis général de division pour finir commandant en chef de la colonie. Il ne lui reste plus qu’à faire partir Sonthonax pour devenir le seul maître de la colonie.

b) Vers la création d’une République noire

Pour commencer, en aout 1800, Toussaint-Louverture remporte la guerre contre les mulâtres du sud dirigés par le général Rigaud. Ensuite il établit un pouvoir politique souverain. La constitution de 1801 fait de lui un gouverneur à vie avec le droit de désigner son successeur. La colonie est quasiment indépendante.

Sur le plan économique et social, Toussaint Louverture, établit un règlement de culture qui soumet les anciens esclaves au travail forcé dans les anciennes plantations. On se rapproche donc de l’ordre social ancien qui reposait sur la domination d’un groupe de propriétaires sur une catégorie servile.

Bonaparte, désormais consul à vie, envoie, fin 1801, Leclerc pour rétablir la souveraineté française. Il rétablit l’esclavage en mai 1802.Le 7 juin 1802, Toussaint-Louverture est arrêté et déporté en France. Il est incarcéré au fort de Joux dans le Haut Doubs. Il y meurt le 7 avril 1803.

c) La réalisation posthume de l’indépendance haïtienne A Saint-Domingue, le cruel Rochambeau (chiens de Cuba) succède à Leclerc, mort de la fièvre Jaune. Mais, les chefs noirs de l’insurrection désignent l’ancien esclave Jean-Jacques Dessalines comme commandant en chef. Celui-ci pousse Rochambeau à la capitulation et chasse les français de l’île. Le premier janvier 1804, il proclame l’indépendance de Saint-Domingue qui devient République d’Haïti.

Conclusion : Avant 1789, la métropole tarde à satisfaire les demandes disparates des composantes de sa colonie dominicaine. A partir de 1789, les colons blancs se montrent intransigeants vis-à-vis des revendications des autres catégories de la population et sont tentés, pour certains, par l’aventure sécessionniste. En 1791, les attitudes se radicalisent donc, et la partie française de l’île de Saint-Domingue se trouve en situation d’insurrection généralisée. Face à ces troubles, en 1794, la métropole n’abolit l’esclavage qu’après qu’il fut aboli sur l’île. Se rendant indispensable pour la République, Toussaint Louverture réalise une révolution en établissement un pouvoir noir mais il rétablit l’ordre ancien de la domination d’un groupe sur un autre. Il ne voit pas la fin du processus qu’il a amorcé mais l’indépendance d’Haïti est l’aboutissement d’une cassure radicale du système colonial établi sur la partie française de Saint-Domingue.

Auteur : Manuel Nérée

Bibliographie :

DONNADIEU JL., Un grand seigneur et ses esclaves, le comte de Noé entre Antilles et Gascogne 1728-1816, Tempus, PUM, Toulouse, 2009

CESAIRE A., Toussaint Louverture, La révolution française et le problème colonial, Présence Africaine, Paris, 1981, réed. de 1961.

DORIGNY M., Révoltes et Révolutions en Europe et aux Amériques (1773-1802),Capes-Agrégation, Belin Sup Histoire, Paris 2004.

CALVET R., Révoltes et Révolutions en Europe et aux Amériques (1773-1802), Collection U., Armand Colin, Paris , 2004.

JENSENNE JP., Histoire de la France : Révolution et Empire, Carré Histoire, Hachette supérieur, Paris, 1993.

COURTES G. ( sd.), Le Gers, Dictionnaire biographique de l’Antiquité à nos jours, Société Archéologique du Gers, Toulouse , 1999.


 

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