Ubiwiki

>> Le coffre à outils technologiques et pédagogiquesdes enseignants de la formation professionnelle du Québec

Vous êtes ici : Accueil » Genre[s]

>>A travers l’exemple gersois, l’éventuelle évolution des rapports hommes/femmes du 19ème siècle au début du 20ème siècle.

12 novembre 2010
Auteur(e) : 

Visite de l’exposition du Musée des Jacobins « Gasconha »

A la fin du 18ème siècle dans les Pyrénées commingeoises et couserannaises, les femmes peuvent avoir le statut de cap d’ostau, c’est-à-dire de chef de maison. Dans les assemblées de vallées (vics ou fraternités), elles participent aux assemblées, discutent et votent les décisions comme les hommes[1]. A peu près à la même époque, dans « Emile ou De l’éducation », J-J Rousseau (1712-1778) affirme que la femme est « faite pour céder à l’homme et supporter son injustice ». Il n’est donc pas nécessaire de l’instruire. Finalement, la Révolution française n’accorde pas le droit de vote aux femmes et les femmes des Pyrénées perdent sur le papier, une partie des prérogatives qui étaient les leurs selon la tradition.

Le rapport de domination homme/femme est-il donc une évidence ? Comment se construit-il ? Le 19ème siècle est- il, à ce titre un moment particulier dans l’élaboration des relations hiérarchiques entre les hommes et les femmes ? Enfin, la place des femmes et des hommes évolue-t-elle dans le courant du siècle et au début du 20ème siècle ? C’est à ces interrogations concernant les rapports des genres que nous allons essayer de répondre en étudiant les costumes et traditions populaires du Gers. Il apparaît alors que la tradition gersoise participe à la construction sociale des différences entre hommes et femmes. Quelques progrès sont cependant perceptibles à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle. Ils restent cependant limités.

I La construction sociale des rapports de genres.

La famille, l’église, l’Etat et l’école sont les principales institutions contribuant à la construction sociale des genres[2].

a) la différenciation

Jusqu’au moment de la scolarisation, d’un point de vue vestimentaire, le petit gersois ne se distingue pas foncièrement de la petite gersoise. Les robes de baptêmes sont indifférenciées (vitrine 1). Ainsi, les garçons peuvent porter la robe jusqu’à la l’âge d’aller à l’école, ensuite, ils reçoivent la culotte courte[3]. Jusqu’au début du 20ème siècle à Auch, l’école n’est pas mixte[4]. Les garçons vont à l’école rue de Metz ou rue Rouget de l’Isle, les filles au Pont National, au Prieuré ou rue Fabre d’Eglantine. Pour les adultes, on observe d’ailleurs qu’il y a une géographie sexuée de l’espace. Les jeux gascons sont par exemple interdits aux femmes. Elles ne peuvent fréquenter les bars, les cafés, les salles de billard et les clubs sous peine de voir leur moralité mise en doute. La distinction entre les genres se construit donc très tôt. Les catégories désormais bien marquée, la première étape de la hiérarchisation est à l’œuvre selon le sociologue Durkheim (1858-1917).

b) L’apprentissage des rôles

Cette hiérarchisation passe par une intégration des rôles à jouer dans la société selon son sexe. L’apprentissage de la masculinité intervient très tôt. A l’école, au lycée, à l’internat, les garçons sont endurcis par la discipline et l’absence de confort. La construction de la virilité est assimilée à la préparation de la guerre[5]. L’école républicaine souhaite faire des garçons capables d’effacer le défaite de 1871.Le sport devient un moyen privilégié de former de bons combattants. Le stratège Charles Ardant du Picq, l’un des premiers à comprendre l’intérêt de l’avantage psychologique dans la guerre recommande donc de qualifier ceux qui ne souhaitent pas aller au combat de femmelettes[6]. L’année 17 démontrera plus tard que les mutins n’étaient pas des couards mais bien des citoyens conscients de la bêtise de certaines offensives[7]. A l’occasion du même conflit Edith Cavell démontrera que le courage n’est pas le monopole des hommes.

Cette ambition belliciste est moins explicite lorsqu’ apparaissent les premiers clubs de rugby dans le Gers en 1897 (vitrine centrale) que lorsque la municipalité de Condom fait acheter en 1907 une carabine et ses accessoires[8] d’une valeur de 54 francs dans le cadre des activités sportives.

L’éducation des filles vise à en faire de bonnes mères au foyer. Ainsi dans le Gers comme ailleurs en France, dans la seconde moitié du 19ème siècle, le poupon tend à remplacer les poupées coquettes habillées selon la mode du moment[9] (vitrine 2). D’abord limitée à une alphabétisation sommaire puisque les jeunes filles doivent savoir broder de rouge (couleur hautement symbolique) leurs initiales sur leur linge (pratique de la marquette) (vitrine 3), l’instruction des jeunes filles est ensuite complétée sous l’impulsion de l’école républicaine qui souhaite les soustraire à l’influence de l’église. En 1867, la loi Duruy oblige les communes de plus de 500 habitants à tenir une école de filles. La loi Ferry de 1882 rend l’école obligatoire pour les filles comme pour les garçons. Cependant, le modèle reste le même. Ainsi vers 1900, Madame Larrue, directrice d’une école laïque du Gers demande la création d’un ouvroir comme à Auch, Fleurance et Lectoure pour que les jeunes femmes complètent leur bagage scolaire par un « enseignement ménager leur permettant de plus tard de gagner honorablement leur existence »[10]. Dans la bourgeoisie, l’éducation est complétée par l’apprentissage des arts d’agrément (le piano, la broderie).

c) La soumission.

Une fois les rôles répartis. Il faut ensuite intégrer les principes de soumission et de domination. La valeur supérieure attribuée aux garçons est marquée très tôt. Ce que des expressions comme le « choix du Roi » (la naissance d’un garçon puis d’une fille) véhiculent encore. Dans le Gers, après la naissance, on pratique alors la couvade : quelques jours après l’accouchement de leurs femmes, les maris prennent leur place dans le lit près du nouveau-né pour recevoir les félicitations des amis et voisins. Ainsi se transmettent les valeurs du père à l’enfant[11]. P. Bourdieu note que dans d’autres sociétés également, l’œuvre de la mère (gestation, enfantement) est minorée par rapport à celle du père (fécondation, transmission des valeurs)[12]. Après la naissance vient le baptême. Pour les filles, il se fait très discrètement sans cloches ni frais.

Le mariage et ses préparatifs marquent aussi la soumission de la femme à l’homme. Dans ce domaine les pratiques sont largement homogames et endogames. Dans un contexte de domination masculine, la femme est un objet dont la valeur symbolique est fondamentale dans la petite économie des stratégies matrimoniales[13]. Dans les campagnes ne dit -on pas : « Le corps vaut la dot ». Le mariage est largement arrangé (pratique du carnet de bal -visites chaperonnées). Il est donc nécessaire de protéger et d’afficher la valeur symbolique des jeunes filles. Ainsi, la blancheur de la robe de communiante (vitrine 2), au delà de la référence religieuse (pour rappel à partir de 1854, l’église catholique développe le culte de l’immaculée conception), semble préfigurer le mariage[14]. De plus, avant de se marier (en rouge pour l’ainée- vitrine 7.), la jeune femme reçoit de son père une couronne de fleurs blanches symbole de sa virginité. Le mariage établit donc une relation de domination. La cérémonie du sabot marque aussi une soumission vis-à-vis du marié. L’Etat la légalise avec le code civil. Elaboré entre 1800 et 1804, selon les vœux de Bonaparte pour qui « la femme est la propriété de l’homme comme l’arbre fruitier est celle du jardinier », il fait de la femme une éternelle mineure. L’article 213 stipule que la femme porte le nom de son mari protecteur après celui de son père. Le mari lui doit la protection, mais celle-ci lui doit l’obéissance. Selon, l’article 1421, le mari a tout pouvoir sur les biens communs. Ainsi L’épouse doit avoir l’accord de son mari pour tout acte juridique, pour passer un examen, pour travailler, et disposer de son salaire (jusqu’en 1907), pour ouvrir un compte ( jusqu’en 1943 en principe , jusqu’en 1965 dans les faits). Le divorce est supprimé en 1816, ce qui enferme la femme dans la cellule familiale. Il est à nouveau autorisé en 1884. L’Homme a le droit de contrôler la correspondance de sa femme jusqu’en 1938.

Homogamie : fait de trouver son conjoint dans le groupe social auquel on appartient. Endogamie : fait de trouver son conjoint dans le même milieu et dans la même zone géographique que soi. Dot : En France, c’est l’ensemble des cadeaux que la jeune mariée apporte à sa nouvelle famille.

Finalement, consciemment ou pas, les différences de comportements et les rapports de domination/soumissions sont inculqués aux femmes et aux hommes dès leur plus tendre enfance. Cette distinction est intériorisée d’une façon telle qu’elle apparaît naturelle voir immuable. Dans ce contexte, le sexisme semble une évidence.

Sexisme : affirmation de l’inégalité entre les sexes.

II Résistances et progrès difficiles vers une égalité des genres.

a) Nuances

Les traditions populaires soumettent parfois moins les femmes que la législation. Ainsi, dans les Pyrénées, la coutume tient moins compte de la différence de sexes. Certains aspects du code civil concernant le patrimoine notamment, ont du mal à s’imposer. Il n’y a pas si longtemps de cela encore dans cette région, c’étaient les hommes qui quittaient le domicile familial au moment du mariage pour rejoindre celui de la famille de leur épouse. Par ailleurs, si le code civil accorde le monopole des décisions concernant le patrimoine au mari, la tradition populaire fait souvent de la femme la véritable gestionnaire du ménage[15]. Il est aussi intéressant de noter dans les traditions locales, l’importance du rôle symbolique de certaines femmes. Ainsi au moment du baptême dans le Gers, sur le chemin de l’église, l’enfant est porté par une femme « marraine de chemin de vie ». Il s’agit d’une voisine ou d’une matrone. Elle tient l’enfant sur le bras droit, enveloppé dans le grand châle de cachemire, reçu traditionnellement par la mère lors de son mariage. Ce dernier est censé le protéger du mauvais œil. Sur son trajet, la marraine ne doit en aucun cas tourner la tête sinon l’enfant par la suite pourrait se détourner du droit chemin. Elle doit également avoir sur elle du pain ou du fromage pour l’offrir au premier venu afin que l’enfant soit généreux. Ce pouvoir des femmes dans les superstitions et les croyances populaires n’est pas une nouveauté. Il fut souvent combattu mais il perdure cependant, notamment dans les campagnes.

Matrone : femme mariée, d’âge mûr ; ayant une certaine autorité dans la communauté. Le terme peut éventuellement désigner également l’accoucheuse.

b) L’évolution de la place des femmes dans la société.

Affirmer qu’avant la première guerre mondiale les femmes ne travaillent pas serait erroné. Ainsi, en 1851, dans une France de 35,7 millions d’habitants, la population active agricole s’estimait à 14.3 millions de personnes, dont 46 % de femmes. Par contre, il est vrai que les professions sont fortement assimilées à l’un ou l’autre des deux genres. Ainsi, en 1906, les femmes représentent 38 % de la population active. 52% d’entre elles sont domestiques ou travaillent à la maison[16] (lavandières, repasseuses) (vitrine 5). L’industrie occupe 25% d’entre elles. Cependant, au début du siècle, on voit apparaître les premières femmes médecins. Il faut dire que les études secondaires s’ouvrent. En 1880, la loi Camille Sée leur donne accès au Lycée mais attention le latin, le grec, la philosophie, les matières « nobles » de l’époque, restent réservées aux jeunes hommes.

Dans le Gers également, des femmes luttent contre la sexuation des métiers. On peut lire dans La Dépêche du 8 août 1910 : « La femme cochère qui avait obtenu son emploi au prix de mille difficultés, qui avaient subi les injures des automédons effrayés de la concurrence, la femme cochère qui avait triomphé de tous les obstacles et vaincu toutes les hostilités, descend aujourd’hui du siège qu’elle avait conquis. Elle démissionne. Décidément, le métier n’est pas fait pour le beau sexe »[17]. Le combat n’est donc pas gagné. Les postes d’employés furent longtemps réservés aux hommes. En 1906, elles sont seulement 8% des femmes actives à l’être. On constate cependant dans le Gers que les femmes travaillant aux services centraux du chemin de fer gagnent 600 frs de moins que les hommes aux mêmes postes[18]. Des inégalités demeurent mais on voit désormais s’exprimer des revendications.

c) Les nouveaux développements du féminisme.

La fin du 19ème siècle et le début du 20ème siècle correspondent à un nouvel essor du féminisme. Hubertine Auclert, ( 1848-1914), par exemple, poursuit les luttes d’Olympe de Gouges et de Flora Tristan (1803-1844). Suffragette, on la distingue des suffragistes par la radicalité de son combat pour le suffrage réellement universel. Le mouvement féministe connait alors un certain succès. En Mars1914, un meeting suffragiste réunit 1300 personnes. Dans le même temps, on assiste selon certains auteurs à une crise de la masculinité. Celle-ci se manifeste par des crispations et des réactions misogynes brutales

Suffragistes : militantes et parfois militants pour l’égalité des droits des femmes et notamment le droit de vote.

Suffragettes : les suffragettes se distinguent des suffragistes par la radicalité de leurs actions.

Conclusion : La famille, l’église, l’état, l’école contribuent donc largement à la construction des genres. L’ordre social ainsi sexuellement ordonné est si bien intégré par chacun et chacune qu’il en semble éternel voir naturel. Il y a finalement une perpétuation des rapports de sexe. Cependant, le 19ème siècle, compte tenu des attentes institutionnelles et sociales semble un moment particulier dans l’affirmation de la domination masculine. Des voix commencent cependant à se faire entendre pour pouvoir accéder à tel ou tel métier ou pour obtenir tout simplement l’égalité des droits. A la mort d’Hubertine Auclert en 1914, le combat est bien engagé. Mais la première guerre mondiale change le contexte. A l’issue de celle-ci les hommes en profiteront-ils pour leur accorder le droit de vote ?

[1] GRATACOS I., Fées et Gestes, Privat, 1987.

[2] BOURDIEU P., La domination masculine, col. « Points essais » , Editions du Seuil, 2002.

[3] DELBAC P., La mémoire d’un village du Gers, Le Club Retrouvailles d’Antan, 2003.

[4] RATONNAT J-F., La vie d’autrefois dans le Gers, Editions Sud Ouest.

[5] RAUCH A., La Masculinité aussi a une Histoire, L’HISTOIRE, avril 2005, n°297.

[6] E. Reynaud, Les Femmes, la violence et l’armée. Essai sur la féminisation des armées. Fondation pour la défense natio- nale/La Documentation Française, 1988. RI É. Badinter. XY. De l’identité masculine, 1992, rééd. LGF, 1998

[7] Guy Pedroncini, Les mutineries de 1917, Paris, PUF, 1967 (réédité en 1999).

[8] J-F Ratonnat : op. cit.

[9] RIPA Y., Les femmes actrices de l’Histoire, Coll. Campus, Armand Colin, 1999.

[10] J-F Ratonnat : op. cit.

[11] D’or et de Lumière, Petit Journal de l’Exposition, 2001, n°3.

[12] Bourdieu P. : op. cit.

[13] Ibid.

[14] Ripa Y. : op cit.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] GRANIER R. Patrimoine Gersois.. LE GERS AUTREFOIS au début du XXe siècle, Coll. Nos Terroirs, nos Racines, CPE Editeur, 2005.

[18] Faut-il rappeler que dans le privé aujourd’hui à postes égaux et à compétences égales, chez les cadres l’écart de salaire moyen entre les hommes et les femmes est de 23 % ?


 

Site développé sous SPIP 1.8.3
Utilise le squelette RÉCIT-FP Partenaires v1.3.5
RSS