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>>L’historien et les mémoires de la guerre d’Algérie

10 novembre 2018
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Introduction : La « guerre d’Algérie » est un conflit qui dure de 1954 à 1962. Elle ’’oppose’’ la métropole Française, à sa colonie, l’Algérie, désireuse d’accéder à l’indépendance. Cette guerre asymétrique est aussi une guerre civile qui oppose des algériens entre eux (ceux qui font le choix de la France appelés par extension les "harkis", et les partisans de l’indépendance).Ce conflit divise également les français (ceux qui restent attachés au maintien de l’Algérie française et ceux qui acceptent, voir soutiennent l’accession à l’indépendance de ce territoire). En 1958, De Gaulle arrive au pouvoir, soutenu par les partisans de l’Algérie française. Il amorce pourtant un processus qui aboutit à l’indépendance de l’Algérie.La mémoire et l’histoire s’emparent de ce récit. La mémoire se distingue par son caractère subjectif tandis que l’Histoire cherche à être une science humaine objective. La mémoire peut être individuelle et collective.C’est la mémoire de chacune des personnes concernées par l’événement. Elle peut aussi être collective lorsqu’un groupe développe un récit commun sur le passé.

Pb : Quelles sont donc les mémoires de la guerre d’Algérie ? Quelles relations entretiennent-elles entre elles ? Dans ce contexte, les historiens peuvent-ils faire entendre un discours dépassionné reposant sur des réalités vérifiées ?

I (1962-1982) La divergence initiale des mémoires officielles de part et d’autre de la Méditerranée ...

a) En Algérie, la mémoire est alors mythifiée

En 1965, les militaires sont au pouvoir en Algérie et le FLN devient un parti unique. En 1982 est érigé un Mémorial du martyr en hommage aux morts de la « guerre d’indépendance ». Guy Pervillé parle à ce sujet d’une forme d’hypermnésie. Par exemple, le massacre de Melouza, perpétré en en 1957 au cours duquel des membres du FLN ont assassiné des villageois restés fidèles au MNA, n’est pas évoqué. Cette mémoire insiste sur les violences commises par l’armée française et les partisans de l’Algérie françaises.

b) En France, elle est « ensevelie »

En France, la sortie du film La Bataille d’Alger en salles est compromise, le film n’est diffusé à la télévision qu’en 2004. Les autorités françaises semblent occulter certains aspects notamment les faits de tortures qui sont niés. Une forme d’amnésie, de politique de l’oubli. La guerre d’Algérie est une « guerre sans nom ». Il n’y a pas alors en France de cérémonies de commémoration de la guerre d’Algérie.

c) Les rapports entre mémoires officielles et histoire sont alors difficiles.

En France comme en Algérie se pose le problème de l’accès aux sources (accès aux archives interdits). En France, les travaux d’historiens sont rares. Le travail d’historiens non conforme au discours officiel est censuré. Marc Ferro parle d’une histoire sur la « guerre de la libération » « sous surveillance ».

Les principales tentatives destinées à informer ou à sensibiliser le grand public sur cette histoire sont le fruit d’efforts de journalistes. La visite de Valery Giscard d’Estaing, en 1975 est l’un des rares signes de rapprochement entre les deux pays alors.

  II...n’empêche pas l’émergence de groupes porteurs de mémoires rivales voire conflictuelles (ensemble de la période).

Mise en place d’une concurrence entre groupes porteurs de mémoires.

a) La mémoire ignorée des rapatriés d’Algérie

Les rapatriés d’Algérie (pieds noirs) s’organisent progressivement pour faire entendre leurs voix. Ils se considèrent comme trahis par De Gaulle et son choix d’accepter finalement l’indépendance de l’Algérie. Nostalgie du passé colonial (la douceur de vivre de l’autre côté de la méditerranée) appelée la « nostalgérie ».

b) La mémoire ignorée des harkis.

Au moment de l’indépendance, les « harkis » sont "abandonnés"en Algérie et massacrés pour certains par le FLN. Les harkis qui parviennent à venir officiellement en France sont rassemblés dans un certain nombre de camps, des cités ou dans quelques communes rurales (Mirande par exemple). Les conditions de vie sont difficiles et les chances d’intégration sont limitées. Les harkis et leurs enfants réclament à partir des années 70 d’être mieux pris en compte par les pouvoirs publics. En Algérie, les harkis sont présentés comme des traîtres responsables des pires répressions contre les civils algériens (ils ont brûlé les villages, des interrogatoires, de la torture...).

c) La mémoire des enfants d’immigrés.

Dans les années 80, les enfants de travailleurs immigrés algériens se manifestent également. Pendant les trente glorieuses, les enfants d’immigrés peinent à se faire une place dans la société française. Ils souhaiteraient également qu’un autre discours soit tenu sur la guerre d’Algérie et sur la colonisation (La « marche des Beurs » en 1983, traduit en partie ce malaise).

d) La mémoire des anciens combattants.

Les soldats français mobilisés pendant la guerre d’Algérie souhaitent être reconnus comme des anciens combattants. Mais « guerre d’Algérie » n’est pas considérée officiellement comme telle. Des associations d’anciens combattants sont créées comme la FNACA. Le cas des militaires qui se sont ralliés à la cause de l’Algérie française est plus particulier (OAS, etc.). car passible de poursuites et de condamnation.

e) En Algérie la contestation de la mémoire du FLN.

En Algérie, le récit officiel sur le passé est contesté. La jeunesse algérienne a le sentiment que ce discours officiel comporte des trous de mémoire concernant la diversité de la lutte pour l’indépendance. Les berbères dénoncent l’unanimisme de la mémoire officielle et rappellent la diversité des combattants pour l’indépendance. Les islamistes du FIS-GIA contestent brutalement l’autorité du FLN.

III. Entre crises et convergences des mémoires (1980-nos jours)

a)Les progrès de l’Histoire...

A partir des années 80, c’est l’ouverture partielle de certaines archives et la multiplication de travaux d’historiens sur la guerre d’Algérie. En 1988, s’ouvre le premier universitaire sur la guerre d’Algérie. Ouvrages publiés par Jean-Pierre Rioux, Benjamin Stora et Mohamed Harbi sur la question. En 2000, l’Algérienne Louisette Ighilahriz témoigne de la torture dont elle a été victime à 20 ans. En 2001, dans L’Humanité, le général Aussaresses reconnaît les tortures et exécutions sommaires (corvée de bois) pratiquées par l’armée. Raphaëlle Branche a rédigé sa thèse sur La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie. 

b)...n’empêchent pas que des tensions demeurent sur les enjeux de mémoire entre l’Algérie et la France.

Les autorités algériennes réclament une repentance unilatérale à la France pour les exactions commises à l’occasion de la guerre d’Algérie. C’est l’objet d’un discours que fait le président Algérien Abdul Aziz Bouteflika à l’Assemblée nationale française le 14 juin 2000. En 2005, ce dernier qualifie la loi sur le rôle positif de la colonisation de « cécité mentale, confinant au négationnisme et au révisionnisme ». Finalement, en 2012, François Hollande en visite officielle en Algérie dit de la colonisation que ce fut « système profondément injuste et brutal ».

c) ...et en France.

La loi du 18 octobre 1999 permet de parler officiellement de « guerre d’Algérie ». Les soldats sont désormais considérés comme des anciens combattants. En 2002, un « Mémorial de la guerre d’Algérie » est érigé à Paris. En 2003, le 5 décembre devient la journée nationale d’hommage aux Morts pour la France pendant la guerre d’Algérie. Le 25 septembre devient la journée nationale pour le sacrifice des harkis. En février 2005, le parlement vote une loi sur le rôle positif de la colonisation en partie sous la pression d’associations de rapatriés( contesté par des historiens et d’autres groupes porteurs de mémoire car le rôle de la colonisation ne fut pas exclusivement positif). En 2012, le « 19 mars » devient journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc (pourtant après le cessez-le-feu, un certain nombre de massacres sont perpétrés par le FLN, contre les Harkis et des européens d’Algérie) Le 25 septembre 2016, François Hollande reconnait la responsabilité de l’Etat français dans l’abandon des harkis massacrés par les nationalistes algériens après les accords d’Evian. Création du « rond-point du hameau des harkis" à Mirande.

Conclusion : Il n’y a pas une mais des mémoires de la guerre d’Algérie. Le caractère subjectif et émotionnel de ces mémoires explique qu’elles s’opposent parfois les unes aux autres. L’accessibilité aux sources permet aux historiens de dire la réalité de ce conflit qui se poursuit dans les mémoires.


 

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